Le 19 juillet 2009, le FSLN a célébré les 30 ans de la révolution sandiniste. Mais, malgré les festivités organisées sur la place de la révolution à Managua, l’anniversaire n’a pas soulevé l’enthousiasme de la population. Il est passé à peu près inaperçu à l’extérieur du pays. Mais 30 ans plus tard, s’agissait-il vraiment de célébrer la révolution sandiniste ou le retour au pouvoir[1] du président Daniel Ortega ?
Lors de sa prise de fonction en janvier 2007, le nouveau président du Nicaragua, Daniel Ortega affirma que son gouvernement allait représenter la « seconde phase de la révolution sandiniste« . En effet, 16 ans après[2] avoir perdu le pouvoir contre Violetta Chamorro, Ortega (1985-1990) est réélu président de la République du Nicaragua le 5 novembre 2006[3]. Grâce à la révision de la loi électorale[4], l’ancien chef du gouvernement sandiniste gagne dès le premier tour[5]. Le nouveau président a pour vice-président Jaime Morales Carazo, ancien banquier, homme proche d’Arnoldo Aleman dans le gouvernement précédent et ancien contra.
Le retour au pouvoir d’Ortega est marqué par une perte de soutien politique dans un pays ayant connu d’importantes mutations institutionnelles, notamment une réforme constitutionnelle qui transfère les pouvoirs à l’assemblée pour la nomination et la destitution des ministres. Ortega doit gouverner avec ces réformes et créer un gouvernement parlementaire, alors même que les dernières élections n’ont donné la majorité à aucun parti au sein du Parlement[6]. Dans ce passage d’un système de bipartisme forcé à un système de multipartisme, le système des alliances s’est appliqué[7].
Par ailleurs, le nouveau président du Nicaragua a largement fait évoluer ses alliances. Ainsi, Ortega s’est réconcilié avant la campagne présidentielle avec un de ses pires ennemis de l’époque révolutionnaire, le très conservateur cardinal Miguel Obando y Bravo. Ortega a introduit un vocabulaire religieux dans tous ses discours, a épousé à l’église sa compagne de longue date, la poétesse Rosario Murillo et, surtout, a participé activement au vote interdisant l’avortement thérapeutique par une des lois les plus restrictives au monde[8].
La seconde phase de la révolution sandiniste
Et si la seconde phase de la révolution sandiniste consistait finalement à trouver un équilibre entre des politiques publiques néolibérales qui se poursuivent et un alignement à l’international sur les pays de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA)? En effet, le positionnement d’Ortega est paradoxal à différents niveaux. Au niveau économique, le gouvernement d’Ortega n’a pas renié la majorité des accords et des politiques publiques néolibérales conclus par les gouvernements précédents: l’adhésion au CAFTA[9], au Plan Puebla Panama[10], l’accord de libre-échange avec l’Union européenne et il entretient de bonnes relations avec le FMI. Au niveau social, il poursuit un discours anti-impérialiste, dénonce le néolibéralisme et soutient la cause des plus pauvres. Dès son arrivée au pouvoir, le FSLN a instauré un programme « Faim zéro » pour combattre la malnutrition et a engagé plusieurs autres programmes sociaux universels. C’est grâce à l’adhésion du Nicaragua à l’ALBA en 2007 qu’il finance ces différents programmes. Il n’a cependant pas tenu certaines promesses de campagnes telles que l’arrêt du gel des salaires des fonctionnaires, des professeurs et des professionnels de la santé. Enfin, selon la Banque centrale du Nicaragua, le salaire moyen a reculé ces dernières années pour revenir au niveau de 2001.
Mais c’est sans doute au niveau politique que le positionnement d’Ortega est le plus susceptible de faire l’objet des critiques des opposants. À l’occasion de la célébration des 30 ans de la révolution sandiniste, Daniel Ortega a suggéré l’idée d’une réforme constitutionnelle qui lui permettrait de se représenter à la fin de son mandat actuel. En effet, la Constitution nicaraguayenne[11] n’interdit pas d’envisager des réformes structurelles. Elle n’interdit pas non plus à un président de se représenter mais, depuis 1995, elle impose à celui ou à celle qui a occupé cette charge d’attendre au minimum le temps d’un mandat. Le 19 octobre 2009, la cour constitutionnelle a approuvé les modifications constitutionnelles demandées par Ortega, qui lui permettent de briguer immédiatement un nouveau mandat présidentiel, dès 2011.
La crise politique entre le gouvernement et l’opposition politique s’était déjà aggravée avec les élections municipales de 2008 et la victoire écrasante du FSLN. Alors que le président Ortega entérinait les résultats du CSE lui accordant 48,24% des suffrages nationaux et la victoire dans 105 des 146 municipalités en jeu[12], l’opposition sortait dans la rue, provoquant deux semaines de confrontations urbaines (deux morts et une dizaine de blessés). Ainsi, la « bataille de Managua », principal enjeu de ces élections municipales, a complètement déstabilisé le pays[13] pendant plusieurs semaines. La communauté internationale a condamné ces élections, accusant le gouvernement de fraude, corruption et de non transparence dans le processus électoral[14].
Aujourd’hui, le visage de l’opposition au régime sandiniste n’est plus seulement celui des responsables politiques de la droite libérale. Plusieurs des personnalités de la Révolution, dont Sergio Ramírez, Dora María Téllez, Carlos Mejía Godoy, Ernesto Cardenal, sont passés à l’opposition politique et ont fondé le Mouvement de rénovation sandiniste (MRS)[15], interdit lors de l’élection municipale de 2008. D’autres anciens sandinistes, déçus des alliances pragmatiques avec la droite religieuse et le PLC, ont opté pour l’investissement dans des associations ou des mouvements citoyens. Plus généralement, les critiques du régime de la « seconde phase de la révolution sandiniste » proviennent d’ONG, de médias indépendants, de syndicats, de partis politiques d’opposition, d’organisations de femmes[16], d’organisations de la société civile… Comme le souligne le prix Nobel de littérature, José Saramago: « Une nouvelle fois, la révolution a été trahie de l’intérieur. » Aujourd’hui, le FSLN devenu un parti institutionnel peut difficilement, malgré sa victoire en 2006, prétendre à l’étiquette de « révolutionnaire ».
MC
[1] Octavio Enriquez, « Tengo ganas de volver a hacer la revolucion »,
La Prensa, 19 juillet 2009
[2] Pendant ces 16 années, le candidat sandiniste s’est présenté aux élections de 1990, 1996 et 2001.
[3] Il est élu face à Eduardo Montealegre, candidat dissident de la droite libérale, et José Rizo, candidat du PLC, le parti de l’ancien président Arnoldo Aleman.
[4] Cette élection s’est tenue dans un contexte politique marqué par le Pacte (El Pacto). Ce « Pacte » signé entre le front sandiniste et le parti libéral de l’ancien président Arnoldo Aleman avait divisé les partis et surtout la droite nicaraguayenne. Cette alliance a permis en 2000 de réviser la loi électorale qui donne pour vainqueur des élections présidentielles, au premier tour, le candidat qui obtient 40% des voix ou 35% avec une marge de 5% sur le second.
[5] La division de la droite et une grande frustration de la population, qui n’a reçu aucun des bénéfices de la démocratie et se trouve dans une situation de pauvreté aggravée ces dernières années, explique en partie la réélection de Daniel Ortega. Sans compter que ce dernier a oublié son discours marxiste et s’est rapproché de l’église catholique persécutée dans le passé par son clan. En octobre 2006, il a ainsi encouragé ses députés à voter une loi anti-avortement. Il promet un gouvernement de modération, une alliance de toutes les forces pour la lutte contre la pauvreté, s’éloignant du discours radical pour lui préférer selon ses termes une « nouvelle culture politique ». Avec la présidentielle de 2006, un néo sandinisme est né au Nicaragua.
[6] Aucun parti n’a obtenu la majorité simple qui est de 47 voix pour faire passer une loi ordinaire.
[7] Avec 38 députés, le FSLN était en bonne position pour négocier. Le PLC était quant à lui dans une position de force qui lui permettait de négocier une alliance soit avec son aile dissidente l’ALN, soit avec le FSLN. Le MRS, déçu, va poursuivre au sein de l’assemblée sa politique de lutte contre le Pacte.
[8] Le Nicaragua avait déjà une loi anti-avortement très restrictive. Mais l’amendement à la loi approuvé en octobre 2006 et signé par le président Enrique Bolaños en fait une des lois les plus restrictives au monde. En effet, le Parlement nicaraguayen a ainsi voté pour une loi interdisant tout type d’avortement, mais ceux dans lequel la grossesse est le résultat d’un viol ou quand la vie de la mère est en danger de mort. Daniel Ortega qui, à l’époque révolutionnaire avait favorisé le droit des femmes à avorter, a changé de position depuis son alliance avec l’église catholique.
[9] Le Central American Free Trade Agreement a été approuvé en octobre 2005 par le Parlement Nicaraguayen.
[10] Le Plan Puebla Panama est un programme de coopération régional entre les 9 Etats du Sud du Mexique et les 7 sept Etats centraméricains visant à promouvoir des grands travaux d’infrastructures dans la région (autoroutes, ports, barrages, réseau électrique Méso-américain…).
Maya Collombon, « La syntaxe du développement en question: l’exemple mésoaméricain du Plan Puebla Panama », CHERPA, IEP Aix-en-Provence, juillet 2009
[11] Déjà modifiée en 1995 et en 2005.
[12] soit 18 nouvelles villes, 11 des 17 chefs-lieux départementaux, dont la capitale, Managua, et la seconde ville du pays, Leon
[13] Le candidat sandiniste à la mairie de Managua, l’ex-champion du monde de boxe Alexis Argüello, obtient 51,30% des voix contre 46,45% pour le candidat du PLC, le libéral Eduardo Montealegre, principal adversaire de Daniel Ortega à l’élection présidentielle de 2006. Mais, criant à la manipulation frauduleuse, Montealegre inverse les résultats du CSE, s’attribuant 51% et rabaissant à 46% le score d’Argüello. Dès lors, chacun des deux candidats ayant crié victoire, la rue s’est envenimée et leurs sympathisants ont échangé des coups de pierre, de bâtons et de revolver.
[14] Le Mouvement de Rénovation Sandiniste (MRS) et le PC ont été disqualifiés et interdits de se présenter aux élections municipales de 2008.
[15] Le MRS a été fondé en 1995.
[16] Le cas CINCO concernant le Mouvement autonome des femmes (MAM) en 2008 a contribué à discréditer davantage Ortega depuis deux ans.