Vous avez dit Pescatourisme ?

BFM TV vient de diffuser un reportage sur la toute nouvelle pratique de pescatourisme (des touristes sont embarqués sur des bateaux de pêche traditionnelle), expérience innovante initiée par l’association marseillaise Marco Polo échanger autrement au large des côtes du Var depuis l’été 2009.

Contre le mur

La semaine de célébration des 20 ans de la chute du mur de Berlin n’a pas participé, comme elle aurait du, à faire connaître l’écrasante réalité : aujourd’hui, plus que jamais dans l’histoire du monde, de nombreux murs se dressent entre les peuples. À Chypre où le mur à peine percé ne cesse de se refermer, à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, où le mur retenant la migration illégale rappelle le triste butin de la lutte anti-immigration : 4000 morts en dix ans, au Maroc, où les murs se succèdent du Sahara aux portes de l’Europe, en Corée, en Irlande du Nord, au Cachemire… Aujourd’hui, plus que jamais, les murs s’érigent. Pourtant, ils ne parviennent jamais à résoudre ce pourquoi ils ont été construits. Tous, à terme, sont voués à être détruits, comme à Berlin.

Récit d’un voyage en Palestine avec la compagnie Ainsi de Suite.

Camp d'Aïda, Bethléem, Palestine

« Je me souviens lorsqu’ils ont construit le mur. Cela a duré des semaines. Ils ont apporté les barbelés, puis les blocs de béton, qu’ils ont déposé allongés les uns près des autres. Ils ont construit la route… Un matin, je me suis réveillée et pendant la nuit, ils avaient redressé et assemblé les blocs de béton. On ne voyait plus rien. Ils avaient fermé le mur. Je suis restée au moins 15 minutes à regarder le mur sans rien dire. Je n’en revenais pas… » Samira habite en face du mur. Avant elle voyait les champs d’olivier, depuis, un épais mur de béton s’élève face à sa chambre sur 9 mètres de haut. L’horizon est complètement bouché. Elle n’est évidemment pas la seule à se souvenir du jour où ils ont fermé le mur.

Au camp de réfugiés d’Aïda, il y a la vie d’avant et depuis le mur. Beaucoup de choses ont changé. En particulier, l’impossibilité de se déplacer. Mourad, un collègue de Samira au centre culturel Al-Rowwad, se rappelle la dernière fois où il s’est rendu à Jérusalem. Il était tout jeune, il s’en souvient à peine. Pourtant, Jérusalem n’est qu’à 10 kilomètres de Bethléem où se situe le camp d’Aïda. Alors, parce qu’il sait qu’il n’aura pas le permis de travail qui lui permettrait de se déplacer en Israël, il fait des films et raconte son histoire, ce qu’il se passe de son côté du mur. Dans le court-métrage « Check point de Bethléem, 4h du matin », il décrit l’arrivée des travailleurs qui font la queue et se pressent au check point de Bethléem dès 4 heures du matin. Certains arrivent même avant pour avoir plus de chances de passer de l’autre côté. À 5 heures, il y a foule. À l’heure d’ouverture de la grille, c’est chaque jour la panique. Tous les travailleurs du jour se pressent les uns contre les autres pour atteindre le check point. Certains savent pourtant qu’ils seront refoulés. Pour une raison ou une autre, ou sans raison, ils ne pourront pas travailler ce jour-là et ils auront fait la queue dès l’aube pour rien.

Depuis le 16 juin 2002, date du début de sa construction, le mur de Cisjordanie a fractionné la terre palestinienne. Construit sur 723 km sans respect de la ligne verte, le mur s’arroge des terres agricoles et permet d’étendre le territoire israélien en grignotant un mètre par-ci, un kilomètre par-là à l’intérieur de la Cisjordanie. Évidemment, le mur n’est pas le seul responsable de ce morcellement. Les colonies israéliennes qui parsèment le territoire palestinien augmentent le sentiment d’enfermement et de discontinuité territoriale. Aller d’une ville de Cisjordanie à une autre peut se révéler d’une difficulté incommensurable, même lorsqu’il s’agit de parcourir 5 kilomètres. Roger Heacock, historien à l’université de Bir Zeit de Ramallah, raconte qu’il avait l’habitude d’aller le week-end en famille à la mer. « On pouvait aller de la frontière libanaise à la frontière égyptienne et de la mer morte à la mer Méditerranée, et le tout en une journée si on voulait ». Aujourd’hui, voir la Méditerranée pour un Palestinien de Cisjordanie relève du rêve.

Face à l’enfermement, face à l’oppression physique et symbolique du mur, Abdelfattah Abusrour a choisi l’art. Il a créé le Centre culturel Al-Rowwad avec l’idée de donner de l’espoir et un moyen d’expression aux jeunes ayant grandi dans un camp de réfugiés. Au centre, les jeunes peuvent apprendre le théâtre, la musique, à faire des films… Parmi les nombreuses activités proposées par Al-Rowwad, il y a aussi l’invitation de compagnies étrangères. La compagnie de théâtre aixoise Ainsi de Suite a fait partie des invités au mois de juin dernier. « Duo pour un mur », le projet de Claude Pelopidas, directeur de la compagnie, metteur en scène et comédien, s’y prêtait parfaitement. En effet, « Duo pour un mur » raconte l’histoire d’un homme qui se retrouve au pied d’un mur et se bat et débat contre son absurdité. Un jour, il rencontre quelqu’un qui vit de l’autre côté du mur… La présentation de « Duo pour un mur » au camp d’Aïda fut un grand moment de la tournée mondiale des murs. Sur scène, Claude Pelopidas et son acolyte, la jeune altiste Sophie Dutreste. Autour de la scène, des enfants s’essayant en direct dans des scènes du spectacle, un père tachant d’endormir son nourrisson, des grands-mères agréablement déconcertées… Le tout, face au mur, 9 mètres de haut remplis de graffitis pour la liberté, et sur une scène construite spécialement pour le Pape en visite mais qu’il n’aura pas eu l’occasion d’inaugurer. Un joyeux désordre orchestré par la compagnie Ainsi de Suite sur un lieu symbolique.

Dommage, que le projet initial de jouer le spectacle au pied du mur, mais des deux côtés du mur, n’est pu être réalisé en Israël comme il l’avait été à Chypre. À l’Alliance française à Jérusalem, la compagnie avait pourtant été prévenue : « C’est une bonne idée un spectacle sur le mur, vous allez mettre le feu, mais au sens littéral! ». Pas de réponse positive de l’autre côté, peut être pas les bons interlocuteurs. Cela n’enlève rien à la force de la représentation à Bethléem, et encore moins à l’horreur du mur. Sa honte est bien de séparer deux peuples, de provoquer deux enfermements et une misère de l’espace. Car, il est bel et bien là, ce mur qui n’a rien à voir avec des images qui le réduisent au diamètre d’un écran domestique. Ce mur vu et revu est un mur étouffant, asphyxiant, un mur de la honte. Le 9 juillet 2004, la Cour internationale de justice affirmait que cette construction et ses conséquences sur la vie quotidienne des Palestiniens sont contraires au droit international. Pourtant, en 2009, alors que l’on célèbre les 20 ans de la chute du mur de Berlin, sa construction se poursuit.

Districts : Palestine from Linea on Vimeo.

Mur de séparation, Nicosie, Chypre

MC

(publié dans La Marseillaise, 9 novembre 2009)

Il est possible de voir des extraits du spectacle et des reportages sur le site du théâtre Ainsi de Suite : www.ainsidesuite.com

La révolution sandiniste, 30 ans plus tard

Le 19 juillet 2009, le FSLN a célébré les 30 ans de la révolution sandiniste. Mais, malgré les festivités organisées sur la place de la révolution à Managua, l’anniversaire n’a pas soulevé l’enthousiasme de la population. Il est passé à peu près inaperçu à l’extérieur du pays. Mais 30 ans plus tard, s’agissait-il vraiment de célébrer la révolution sandiniste ou le retour au pouvoir[1] du président Daniel Ortega ?

Lors de sa prise de fonction en janvier 2007, le nouveau président du Nicaragua, Daniel Ortega affirma que son gouvernement allait représenter la « seconde phase de la révolution sandiniste« . En effet, 16 ans après[2] avoir perdu le pouvoir contre Violetta Chamorro, Ortega (1985-1990) est réélu président de la République du Nicaragua le 5 novembre 2006[3]. Grâce à la révision de la loi électorale[4], l’ancien chef du gouvernement sandiniste gagne dès le premier tour[5]. Le nouveau président a pour vice-président Jaime Morales Carazo, ancien banquier, homme proche d’Arnoldo Aleman dans le gouvernement précédent et ancien contra.

Le retour au pouvoir d’Ortega est marqué par une perte de soutien politique dans un pays ayant connu d’importantes mutations institutionnelles, notamment une réforme constitutionnelle qui transfère les pouvoirs à l’assemblée pour la nomination et la destitution des ministres. Ortega doit gouverner avec ces réformes et créer un gouvernement parlementaire, alors même que les dernières élections n’ont donné la majorité à aucun parti au sein du Parlement[6]. Dans ce passage d’un système de bipartisme forcé à un système de multipartisme, le système des alliances s’est appliqué[7].

Par ailleurs, le nouveau président du Nicaragua a largement fait évoluer ses alliances. Ainsi, Ortega s’est réconcilié avant la campagne présidentielle avec un de ses pires ennemis de l’époque révolutionnaire, le très conservateur cardinal Miguel Obando y Bravo. Ortega a introduit un vocabulaire religieux dans tous ses discours, a épousé à l’église sa compagne de longue date, la poétesse Rosario Murillo et, surtout, a participé activement au vote interdisant l’avortement thérapeutique par une des lois les plus restrictives au monde[8].

La seconde phase de la révolution sandiniste

Et si la seconde phase de la révolution sandiniste consistait finalement à trouver un équilibre entre des politiques publiques néolibérales qui se poursuivent et un alignement à l’international sur les pays de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA)? En effet, le positionnement d’Ortega est paradoxal à différents niveaux. Au niveau économique, le gouvernement d’Ortega n’a pas renié la majorité des accords et des politiques publiques néolibérales conclus par les gouvernements précédents: l’adhésion au CAFTA[9], au Plan Puebla Panama[10], l’accord de libre-échange avec l’Union européenne et il entretient de bonnes relations avec le FMI.  Au niveau social, il poursuit un discours anti-impérialiste, dénonce le néolibéralisme et soutient la cause des plus pauvres. Dès son arrivée au pouvoir, le FSLN a instauré un programme « Faim zéro » pour combattre la malnutrition et a engagé plusieurs autres programmes sociaux universels. C’est grâce à l’adhésion du Nicaragua à l’ALBA en 2007 qu’il finance ces différents programmes. Il n’a cependant pas tenu certaines promesses de campagnes telles que l’arrêt du gel des salaires des fonctionnaires, des professeurs et des professionnels de la santé. Enfin, selon la Banque centrale du Nicaragua, le salaire moyen a reculé ces dernières années pour revenir au niveau de 2001.

Mais c’est sans doute au niveau politique que le positionnement d’Ortega est le plus susceptible de faire l’objet des critiques des opposants. À l’occasion de la célébration des 30 ans de la révolution sandiniste, Daniel Ortega a suggéré l’idée d’une réforme constitutionnelle qui lui permettrait de se représenter à la fin de son mandat actuel. En effet, la Constitution nicaraguayenne[11] n’interdit pas d’envisager des réformes structurelles. Elle n’interdit pas non plus à un président de se représenter mais, depuis 1995, elle impose à celui ou à celle qui a occupé cette charge d’attendre au minimum le temps d’un mandat. Le 19 octobre 2009, la cour constitutionnelle a approuvé les modifications constitutionnelles demandées par Ortega, qui lui permettent de briguer immédiatement un nouveau mandat présidentiel, dès 2011.

La crise politique entre le gouvernement et l’opposition politique s’était déjà aggravée avec les élections municipales de 2008 et la victoire écrasante du FSLN. Alors que le président Ortega entérinait les résultats du CSE lui accordant 48,24% des suffrages nationaux et la victoire dans 105 des 146 municipalités en jeu[12], l’opposition sortait dans la rue, provoquant deux semaines de confrontations urbaines (deux morts et une dizaine de blessés). Ainsi, la « bataille de Managua », principal enjeu de ces élections municipales, a complètement déstabilisé le pays[13] pendant plusieurs semaines. La communauté internationale a condamné ces élections, accusant le gouvernement de fraude, corruption et de non transparence dans le processus électoral[14].

Aujourd’hui, le visage de l’opposition au régime sandiniste n’est plus seulement celui des responsables politiques de la droite libérale. Plusieurs des personnalités de la Révolution, dont Sergio Ramírez, Dora María Téllez, Carlos Mejía Godoy, Ernesto Cardenal, sont passés à l’opposition politique et ont fondé le Mouvement de rénovation sandiniste (MRS)[15], interdit lors de l’élection municipale de 2008. D’autres anciens sandinistes, déçus des alliances pragmatiques avec la droite religieuse et le PLC, ont opté pour l’investissement dans des associations ou des mouvements citoyens. Plus généralement, les critiques du régime de la « seconde phase de la révolution sandiniste » proviennent d’ONG, de médias indépendants, de syndicats, de partis politiques d’opposition, d’organisations de femmes[16], d’organisations de la société civile… Comme le souligne le prix Nobel de littérature, José Saramago: « Une nouvelle fois, la révolution a été trahie de l’intérieur. » Aujourd’hui, le FSLN devenu un parti institutionnel peut difficilement, malgré sa victoire en 2006, prétendre à l’étiquette de « révolutionnaire ».

MC


[1] Octavio Enriquez, « Tengo ganas de volver a hacer la revolucion », La Prensa, 19 juillet 2009

[2] Pendant ces 16 années, le candidat sandiniste s’est présenté aux élections de 1990, 1996 et 2001.

[3] Il est élu face à Eduardo Montealegre, candidat dissident de la droite libérale, et José Rizo, candidat du PLC, le parti de l’ancien président Arnoldo Aleman.

[4] Cette élection s’est tenue dans un contexte politique marqué par le Pacte (El Pacto). Ce « Pacte » signé entre le front sandiniste et le parti libéral de l’ancien président Arnoldo Aleman avait divisé les partis et surtout la droite nicaraguayenne. Cette alliance a permis en 2000 de réviser la loi électorale qui donne pour vainqueur des élections présidentielles, au premier tour, le candidat qui obtient 40% des voix ou 35% avec une marge de 5% sur le second.

[5] La division de la droite et une grande frustration de la population, qui n’a reçu aucun des bénéfices de la démocratie et se trouve dans une situation de pauvreté aggravée ces dernières années, explique en partie la réélection de Daniel Ortega. Sans compter que ce dernier a oublié son discours marxiste et s’est rapproché de l’église catholique persécutée dans le passé par son clan. En octobre 2006, il a ainsi encouragé ses députés à voter une loi anti-avortement. Il promet un gouvernement de modération, une alliance de toutes les forces pour la lutte contre la pauvreté, s’éloignant du discours radical pour lui préférer selon ses termes une « nouvelle culture politique ». Avec la présidentielle de 2006, un néo sandinisme est né au Nicaragua.

[6] Aucun parti n’a obtenu la majorité simple qui est de 47 voix pour faire passer une loi ordinaire.

[7] Avec 38 députés, le FSLN était en bonne position pour négocier. Le PLC était quant à lui dans une position de force qui lui permettait de négocier une alliance soit avec son aile dissidente l’ALN, soit avec le FSLN. Le MRS, déçu, va poursuivre au sein de l’assemblée sa politique de lutte contre le Pacte.

[8] Le Nicaragua avait déjà une loi anti-avortement très restrictive. Mais l’amendement à la loi approuvé en octobre 2006 et signé par le président Enrique Bolaños en fait une des lois les plus restrictives au monde. En effet, le Parlement nicaraguayen a ainsi voté pour une loi interdisant tout type d’avortement, mais ceux dans lequel la grossesse est  le résultat d’un viol ou quand la vie de la mère est en danger de mort. Daniel Ortega qui, à l’époque révolutionnaire avait favorisé le droit des femmes à avorter, a changé de position depuis son alliance avec l’église catholique.

[9] Le Central American Free Trade Agreement a été approuvé en octobre 2005 par le Parlement Nicaraguayen.

[10] Le Plan Puebla Panama est un programme de coopération régional entre les 9 Etats du Sud du Mexique et les 7 sept Etats centraméricains visant à promouvoir des grands travaux d’infrastructures dans la région (autoroutes, ports, barrages, réseau électrique Méso-américain…).

Maya Collombon, « La syntaxe du développement en question: l’exemple mésoaméricain du Plan Puebla Panama », CHERPA, IEP Aix-en-Provence, juillet 2009

[11] Déjà modifiée en 1995 et en 2005.

[12] soit 18 nouvelles villes, 11 des 17 chefs-lieux départementaux, dont la capitale, Managua, et la seconde ville du pays, Leon

[13] Le candidat sandiniste à la mairie de Managua, l’ex-champion du monde de boxe Alexis Argüello, obtient 51,30% des voix contre 46,45% pour le candidat du PLC, le libéral Eduardo Montealegre, principal adversaire de Daniel Ortega à l’élection présidentielle de 2006. Mais, criant à la manipulation frauduleuse, Montealegre inverse les résultats du CSE, s’attribuant 51% et rabaissant à 46% le score d’Argüello. Dès lors, chacun des deux candidats ayant crié victoire, la rue s’est envenimée et leurs sympathisants ont échangé des coups de pierre, de bâtons et de revolver.

[14] Le Mouvement de Rénovation Sandiniste (MRS) et le PC ont été disqualifiés et interdits de se présenter aux élections municipales de 2008.

[15] Le MRS a été fondé en 1995.

[16] Le cas CINCO concernant le Mouvement autonome des femmes (MAM) en 2008 a contribué à discréditer davantage Ortega depuis deux ans.

La maison, c’est le tombeau d’un vivant

« Je suis le fils du désert et le désert est ma vie. ». Lorsque Baly Othmani, joueur de oud et compositeur de Djanet, interprète ce morceau, une des vérités du désert s’impose : pour qui habite le désert, le désert est tout, immensité qui remplit tous les vides, présence incontournable à tout instant de la vie.

Assouf

Impossible d’oublier les exigences du désert. À Djanet, ville du Sud algérien, proche de la frontière libyenne, les journées s’organisent en fonction du soleil, du sable et des rares gouttes de pluie le long de l’oasis qui traverse la ville. D’un côté, les vergers à l’ombre des palmeraies, de l’autre, les maisons touaregs, constructions simples, posées le long de l’oasis comme par mégarde. Chaque bâtisse de la ville semble s’excuser de s’être posée là le temps d’une pause avant de repartir. La ville ne parle pas beaucoup et ses habitants sont furtifs. Malgré ou plutôt à cause de la chaleur, les hommes, targuis, tout comme les femmes, targuias, s’enveloppent de milles voiles. Des targuis, on ne voit que les yeux de ceux que l’on appelle encore couramment les hommes bleus. Des yeux qui se déplacent tranquillement le long de la route ou filent bruyamment à la vitesse d’un, puis de plusieurs, 4×4. Malgré la sensation de bout de monde, la civilisation n’est pas loin. L’avion rapproche désormais Djanet d’Alger avec ses 2h45 de vol, les antennes satellites bien sûr au balcon de chaque maison touareg, les « Taxiphone », fameuses centrales téléphoniques essaimées dans tout le Maghreb, mais aussi un Internet café dans la Maison des jeunes de Djanet enfin les routes qui permettent de traverser le désert en voiture individuelle et surtout de rallier les centres pétrolifères du Sud algérien des grandes villes du Nord. Que l’on ne s’y trompe pas, Djanet n’est pas ou n’est plus l’ultime bout du territoire algérien mais plutôt le passage obligé sur la route du pétrole. Pour d’autres, Djanet est aussi une étape entre l’Afrique noire et les grandes villes du Nord du Maghreb, voire de l’Europe. Lieu de croisement à l’image de l’histoire commerciale ancienne des touaregs. Sur les hauts plateaux de Tassili, transitent toujours les marchandises entre Libye, Niger, Mali et Algérie. Du coup, les frontières héritées du partage des anciennes colonies, aussi administratives et légales soient-elles ne font pas sens pour une majorité de touaregs. Quelque soit sa nationalité officielle, un touareg est toujours avant tout touareg ce n’est qu’après avoir décliné son être touareg qu’il se revendique algérien ou libyen par exemple. À Djanet, de nombreuses familles sont plurinationales. Certaines sont encore distribuées d’un côté ou de l’autre côté des frontières.

Il existe encore des familles qui ne se sont jamais habituées à la vie sédentaire et qui poursuivent une vie nomade où seul l’eau, l‘oasis compte, de quelque côté de la frontière que ce soit. Aujourd’hui, ces familles nomades représentent une petite minorité de la population touareg de Djanet. Elles continuent à élever des troupeaux et à vivre du commerce sur les Hauts plateaux de Tassili. Une partie d’entre elles ont fait le choix de rester dans le nomadisme du fait de l’extrême pauvreté dont elles sont victimes, mais nombreuses sont les familles parmi ces dernières qui n’arrivent tout simplement pas à se sédentariser. Elles subissent une forme d’incompatibilité à la vie de maison.

« La vie nomade, ça fatigue », nous raconte Abdou. « Mais dans la vie sédentaire, il y a une autre fatigue, tu te fatigues sans rien faire… Quand tu fais l’addition le soir, tu n’as pas fais grand chose et pourtant tu es fatigué. Dans le désert, c’est le contraire. Tu organises ta journée en fonction des choses que tu as à faire. Quand tu fais l’addition, beaucoup de choses ont été faites… Je suis toujours nomade, mais un nomade des tps modernes, je profite des boings 747, des TGV, des 4X4… J’ai 44 ans et je ne suis jamais resté plus de trois mois dans un même endroit: mon record c’est deux mois et demi! La maison est le tombeau d’un vivant, vous ne pouvez pas le comprendre en tant que sédentaires. J’ai une maison pourtant, mais c’est le tombeau d’un vivant, je passe par la maison et puis voilà. »

Aussi, ne s’étonnera-t-on pas que ce peuple si coquet, où hommes et femmes s’ornent de khôl, de bijoux et de voiles n’ait aucun goût pour la décoration de maison. Les maisons touaregs sont fonctionnelles et ce n’est que lorsque l’assimilation est la plus forte, que l’intérieur d’un logis touareg commence à ressembler à l’intérieur d’un logis arabe. Car il est bien évident que la sédentarisation, datant des grandes sécheresses de 1973 provoque une certaine forme d’acculturation. Les enfants de Djanet apprennent l’Arabe à l’école et les jeunes sont nourris de programmes télévisés, des modes vestimentaires et des habitus culturels du Maghreb. À Djanet, l’acculturation est cependant moins importante qu’à Tamanrasset. En effet, la plus grande ville du Sud algérien touareg ne compte plus que 25% de sa population globale d’origine touareg, ces derniers sont de plus majoritairement assimilés à la culture arabe dominante. Au contraire, au pied des plateaux de Tassili, encore 95% de la population est touareg et la langue majoritaire, parlée dans la rue comme dans les maisons, est le tamasheq. Sans nier l’avancée de la culture arabe, les habitants de Djanet font valoir le retour aux valeurs traditionnelles touaregs des jeunes l’adolescence passée. À l’âge adulte, l’habit traditionnel refait son apparition chez les jeunes hommes. C’est aussi l’âge de la conscience d’être touareg, portée par une pratique culturelle ancestrâle telle que la Seibeiba. Chez certains, la prise de conscience se transforme en revendication clairement politique. N’oublions pas que pour ces fils du désert, le désert est la vie.

MC

Les Refuges d’art en pays Dignois: l’œuvre cachée d’Andy Goldsworthy

Il y a des oeuvres d’art qui se dévoilent doucement, peu à peu, presque imperceptiblement. Nichées au sommet d’une colline, face à l’immensité de l’espace, elles deviennent des œuvres mystère alors même que leur auteur n’a plus à se faire de réputation. Les Refuges d’art sont ainsi les œuvres cachées en pays Dignois, dans les Alpes-de-Haute-Provence, d’un des artistes majeurs du land art, l’écossais Andy Goldsworthy.

Ce sont des sentiers sinueux, avec dénivelé, parfois transpirants, qu’il faut emprunter pour rejoindre une des oeuvres dignoises d’Andy Goldsworthy. Une demi-heure de marche au mieux, parfois plus, si l’on visite les œuvres en partant de la route. Jusqu’à sept jours de marche, si l’on s’engage dans la belle expérience du parcours des Refuges d’art. L’artiste écossais a découvert la région il y a maintenant plus de dix ans. Lorsque Nadine Gomez-Passamar, directrice du Musée Gassendi de Digne-les-Bains et Guy Martini, directeur de la Réserve géologique de Haute Provence ont invité Goldsworthy pour célébrer les dix ans de la Réserve, ils n’avaient pas imaginé que le territoire dignois deviendrait quelques années plus tard le réceptacle de la plus importante collection à ciel ouvert des œuvres du sculpteur.

Celui que l’on a souvent désigné comme le chef de file du land art est en fait un inclassable. Certes, ses matériaux proviennent tous de la terre mère, dame nature, pour y retourner dans le flux incertain de ses travaux éphémères: des feuilles sélectionnées avec soin dans des dégradés de tons, des brindilles, des pierres, de la glace, de la terre… Matériaux prétextes pour parler du tout: l’infiniment petit est rehaussé comme à travers un microscope pour devenir majestueux, le grand transforme l’espace, le commun devient exceptionnel et finement poétique. Ce regard sur les éléments et moments de la nature plonge le spectateur dans son environnement pour lui en révéler sa beauté mais aussi sa cruauté. Tout meurt incessamment, mais tout recommence. C’est une œuvre à partir de la nature, dans la nature et vers la nature. Une œuvre qui se déploie comme une incidence rappelant à l’homme et à l’art leur fragilité.

Les Refuges d’art sont une proposition artistique hors normes, hors les murs, hors temps. Le projet est né d’un hasard heureux. Un premier projet en 1995 est lui une commande de Guy Martini pour la Réserve: faire trois portes d’entrée aux trois vallées de la Réserve géologique de Haute Provence. Au contact du terrain, ces trois portes sont transformées par Andy Goldsworthy en trois sentinelles, gardiennes de l’espace et du temps. Trois sentinelles de pierre, des cairns, sculptures sous forme d’œuf qui surveillent le paysage dignois. Le hasard intervient lorsque Goldsworthy s’interroge sur la possibilité de relier par des chemins de montagne les trois sentinelles… Le projet des Refuges d’art est né.

Le concept est simple: des bâtisses du patrimoine rural local, abandonnées, sont restaurées pour abriter une œuvre unique d’Andy Goldsworthy appelée Refuge d’art. Ces Refuges d’art sont disposés sur un parcours qui relie une œuvre à l’autre à travers une randonnée pédestre sur les anciens sentiers de montagne, sous forme de cheminement artistique original. Afin de mettre en oeuvre ce projet, différents corps de métiers interviennent. L’architecte Eric Klein coordonne les travaux de restauration des bâtiments de pierre et donc le travail des maçons, menuisiers et tailleurs de pierre. Andy Goldsworthy prépare et réalise l’œuvre d’art, chacune fabriquée en correspondance à son écrin, parfois ancienne bergerie, ancienne école des maquis de la résistance ou ancienne chapelle… Suite à la réalisation de la somptueuse « River of Earth », une œuvre de terre occupant tout un grand mur du musée Gassendi, la première œuvre hors les murs est fabriquée en 2000. Depuis presque chaque année, un nouveau Refuge voit le jour. Jean Pierre Brovelli, guide de moyenne montagne, réfléchit au parcours et accompagne les premiers groupes de randonneurs à la découverte des œuvres de l’artiste écossais. Les communes du pays Dignois reçoivent quant à elles sur leur territoire les refuges, les villageois accueillent les visiteurs et redécouvrent l’histoire d’un patrimoine oublié. Un patrimoine largement repensé et ré-imaginé par Andy Goldsworthy. Un projet à la fois artistique et environnemental, voire même social et économique lorsqu’il permet le développement d’un tourisme confidentiel et respectueux de l’environnement.

Dans le somptueux espace de la Réserve géologique, à mi-chemin entre le décor naturel d’une Provence conservée et la majesté des Alpes, grâce aux Refuges d’art, le randonneur devient, au fil de cinq à sept jours de marche, voyageur pédestre, visiteur d’art hors les murs et le temps d’une pause, penseur de la Nature. Marcher de Refuge d’art en Refuge d’art, une façon de prendre son temps pour découvrir l’œuvre et de prendre le temps, avec Andy Goldsworthy, d’admirer le renouveau de la vie et le flux et reflux incessant au sein de la nature… Le temps d’une œuvre à découvrir en pays Dignois.

Maya Collombon

Renseignements sur les Refuges d’art au Musée Gassendi de Digne-les-Bains. L’oeuvre « River of Earth » est visible au musée Gassendi. Les autres œuvres sont dispersées sur le territoire de la Réserve géologique de haute Provence.

Un documentaire intitulé Rivers and Tides a été consacré à Andy Goldsworthy par le réalisateur allemand Thomas Riedelsheimer en 2001. Ce documentaire a été diffusé en France par la chaine ARTE